Étude fondatrice · Juin 2021 · Biscarrosse, Landes
Deux siècles d'histoire pour comprendre l'érosion — et l'incidence, longtemps ignorée, des nappes phréatiques.
Cette étude rend hommage à Monsieur Jacques Marsan, ancien ingénieur des Eaux et Forêts, décédé en 2001, qui m'a inspiré et initié à une idée que nous partagions : « l'importance des nappes phréatiques sur le littoral aquitain ».
Investi depuis cinquante ans dans les projets communaux et le suivi technique des travaux de Biscarrosse, je mets mes observations et cette analyse à disposition de l'intérêt public, pour trouver des solutions pérennes. N'ayant aucun pouvoir de décision, je passe la main à qui veut l'entendre.
Roland Placin — Biscarrosse, juin 2021
La dune littorale de Biscarrosse n'est pas naturelle. Elle a été construite, entretenue, surveillée pendant plus d'un siècle pour arrêter les sables mobiles et protéger la forêt de pins. Une œuvre remarquable — dont on paie aujourd'hui les effets secondaires.
Brémontier remet son étude : des fascines parallèles à la mer pour arrêter le sable. Un chantier prévu sur 30 à 35 ans.
Charlevoix de Villers met en œuvre des palissades de planches : la dune littorale commence à se former. Les travaux dureront près d'un siècle.
L'ingénieur Boulanger constate qu'une forte rivière d'eau douce sort sous les dunes, au lieu-dit « Grand Vivier ».
La loi du 18 juin oblige les communes des Landes à « assainir » et ensemencer en pins la totalité de leurs territoires.
La commune, puis l'administration des Forêts, fixent les sables mobiles : 154 hectares de semis de pins maritimes.
Pour pallier le manque d'écoulement des nappes, on pose des tuyaux en ciment sous la dune. « C'est là que tout commence. »
La dune formée est surveillée par les « cantonniers de la dune »… qui ne sont plus remplacés après 1918.
Le Mur de l'Atlantique et son défaut d'entretien accélèrent l'érosion dunaire.
Après 200 ans de dépenses pour former la dune, on dépense désormais pour empêcher la nature de reprendre ses droits.
Autrefois, la dune littorale n'existait pas. La station balnéaire est bâtie sur une grande lette recouverte de pâturages et de lagunes d'eau douce, qui s'évacuaient vers l'océan par des ruisseaux.
Dès la fermeture de la dune, la commune s'alarme : les eaux ne s'écoulent plus, le vivier s'ensable, les maisons sont noyées l'hiver. Délibérations du conseil municipal et rapports de la Direction des Forêts se répondent de 1889 à 1897 — sans jamais résoudre le problème.
« Le désensablement se produisait autrefois naturellement, à la saison des pluies. Les eaux de la plaine de Jaouguesoule qui cherchaient un passage pour s'écouler à la mer rendaient mouvants les sables… Mais aujourd'hui, ces eaux ne sont plus assez abondantes pour ouvrir un chemin, et inondent le poste de Douane, auprès du Vivier. »
— Rapport de la Direction des Forêts, 16 novembre 1889
Les documents d'archives (cliquer pour agrandir) :
Le bilan de cette époque tient en quatre points : construction d'une dune artificielle, disparition des deux viviers ensablés, disparition des ruisseaux d'évacuation, ensablement des lettes de Cugnes et Jaouguesoule. Depuis, la nappe phréatique n'a plus de sortie naturelle vers l'océan : elle passe sous la dune, par infiltration.
La fixation des dunes a coupé les sorties naturelles. Les eaux de pluie et de nappe n'ont plus qu'une issue : traverser la dune. On les voit ruisseler sur la plage, surtout l'hiver, quand les nappes sont au plus haut.
D'où vient cette eau ? Dès 1817, Boulanger l'observait au Grand Vivier : c'est la nappe phréatique, qui s'écoule doucement depuis le lac de Sanguinet. La loi de Darcy (1856) décrit ce débit à travers le sable — d'où l'intérêt de canaliser ces trop-pleins par tous les moyens (busages, refoulements).
Ce n'est pas l'océan qui monte, c'est la nappe d'eau douce devenue trop importante l'hiver qui, faute d'évacuation dirigée, mine le pied de dune et le détruit. L'été, la dune n'est pas érodée : la nappe est au plus bas. En mars 2014, l'érosion a été la plus forte au droit de chaque point dur (blockhaus, enrochements) : la nappe les contourne et déstabilise le sable.
Relevés pluviométriques, hauteurs de nappe, volumes de sable et dépenses de réensablement : tenus année après année, ils dessinent une corrélation nette entre les hivers pluvieux et le coût des travaux de l'été suivant.
Le suivi sur cinquante ans montre le basculement du profil de la plage : en 1970, la marée haute n'atteignait jamais le pied de dune et la nappe sortait à 50 m dans l'océan. En 2021, la mer érode directement le pied de dune.
Un exemple éclairant : à Hossegor, le lac arrête la nappe — la plage est magnifique et les baïnes disparaissent. Dès qu'on remonte vers le nord, les baïnes reprennent. D'où l'idée qu'arrêter les nappes dans les zones de baignade pourrait sauver des vies.