Étude fondatrice · Juin 2021  ·  Biscarrosse, Landes

Analyse du trait de côte à Biscarrosse

Deux siècles d'histoire pour comprendre l'érosion — et l'incidence, longtemps ignorée, des nappes phréatiques.

Carte postale ancienne : Biscarrosse-Plage, le Vivier et la Dune
Biscarrosse-Plage — « Le Vivier et la Dune ». Carte postale ancienne (H. Popineau / Tito).

Cette étude rend hommage à Monsieur Jacques Marsan, ancien ingénieur des Eaux et Forêts, décédé en 2001, qui m'a inspiré et initié à une idée que nous partagions : « l'importance des nappes phréatiques sur le littoral aquitain ».

Investi depuis cinquante ans dans les projets communaux et le suivi technique des travaux de Biscarrosse, je mets mes observations et cette analyse à disposition de l'intérêt public, pour trouver des solutions pérennes. N'ayant aucun pouvoir de décision, je passe la main à qui veut l'entendre.

Roland Placin  — Biscarrosse, juin 2021

01 — Retour dans le passé

Deux cents ans à façonner la dune

La dune littorale de Biscarrosse n'est pas naturelle. Elle a été construite, entretenue, surveillée pendant plus d'un siècle pour arrêter les sables mobiles et protéger la forêt de pins. Une œuvre remarquable — dont on paie aujourd'hui les effets secondaires.

1780

Brémontier remet son étude : des fascines parallèles à la mer pour arrêter le sable. Un chantier prévu sur 30 à 35 ans.

1797

Charlevoix de Villers met en œuvre des palissades de planches : la dune littorale commence à se former. Les travaux dureront près d'un siècle.

1817

L'ingénieur Boulanger constate qu'une forte rivière d'eau douce sort sous les dunes, au lieu-dit « Grand Vivier ».

1857

La loi du 18 juin oblige les communes des Landes à « assainir » et ensemencer en pins la totalité de leurs territoires.

1878-1888

La commune, puis l'administration des Forêts, fixent les sables mobiles : 154 hectares de semis de pins maritimes.

1889-1897

Pour pallier le manque d'écoulement des nappes, on pose des tuyaux en ciment sous la dune. « C'est là que tout commence. »

1900-1918

La dune formée est surveillée par les « cantonniers de la dune »… qui ne sont plus remplacés après 1918.

1940

Le Mur de l'Atlantique et son défaut d'entretien accélèrent l'érosion dunaire.

2021

Après 200 ans de dépenses pour former la dune, on dépense désormais pour empêcher la nature de reprendre ses droits.

Autrefois, la dune littorale n'existait pas. La station balnéaire est bâtie sur une grande lette recouverte de pâturages et de lagunes d'eau douce, qui s'évacuaient vers l'océan par des ruisseaux.

Coupe : autrefois, pas de dune, lagunes et pâturages
Autrefois. Pas de dune : lagunes, pâturages, ruisseaux, et des dunes naturelles formées par le vent.
Coupe de la dune littorale artificielle
La dune littorale artificielle. Palissades, plantation de pins : la barrière ferme le passage de l'eau.
Croquis de Biscarrosse-Plage à la belle époque, 1878
Biscarrosse-Plage à la Belle Époque (création de la station, 1878). Le Grand Vivier — 2 ha d'eau douce — la sortie tortueuse, l'Hôtel Condou, les palissades de 1886.
Carte de la côte Aquitaine aux 16e et 17e siècles
La côte aquitaine aux XVIe et XVIIe siècles. Carte ancienne du Bourdelois, du Médoc et du pays de Born.
02 — Le combat, en archives

« Rouvrir la dune » : un conflit vieux de 130 ans

Dès la fermeture de la dune, la commune s'alarme : les eaux ne s'écoulent plus, le vivier s'ensable, les maisons sont noyées l'hiver. Délibérations du conseil municipal et rapports de la Direction des Forêts se répondent de 1889 à 1897 — sans jamais résoudre le problème.

« Le désensablement se produisait autrefois naturellement, à la saison des pluies. Les eaux de la plaine de Jaouguesoule qui cherchaient un passage pour s'écouler à la mer rendaient mouvants les sables… Mais aujourd'hui, ces eaux ne sont plus assez abondantes pour ouvrir un chemin, et inondent le poste de Douane, auprès du Vivier. »

— Rapport de la Direction des Forêts, 16 novembre 1889

Les documents d'archives (cliquer pour agrandir) :

Rapport Ministère de l'Agriculture, Direction des Forêts
Direction des Forêts. Entretien de la dune littorale.
Lettre manuscrite du 16 novembre 1889
16 nov. 1889. Rapport du garde général.
Rapport de M. Lamarque, garde général des forêts (1)
Rapport Lamarque. Garde général des Forêts.
Rapport de M. Lamarque, garde général des forêts (2)
Rapport Lamarque (suite).
Extrait du registre des délibérations du conseil municipal
Délibération municipale. Ouverture de la dune.
Réponse de l'inspecteur des forêts, 18 novembre 1889
18 nov. 1889. Réponse de l'inspecteur.
Extrait du registre des délibérations, 13 février 1896
13 fév. 1896. Le conseil maintient sa demande.
Extrait du registre des délibérations (1)
Délibération. Registre municipal.
Extrait du registre des délibérations (2)
Délibération (suite).
Extrait du registre des délibérations, 20 juin 1897
20 juin 1897. Maintenir la dune, ou l'ouvrir ?

Le bilan de cette époque tient en quatre points : construction d'une dune artificielle, disparition des deux viviers ensablés, disparition des ruisseaux d'évacuation, ensablement des lettes de Cugnes et Jaouguesoule. Depuis, la nappe phréatique n'a plus de sortie naturelle vers l'océan : elle passe sous la dune, par infiltration.

La plage entre 1880 et 1980 : redressement, vivier ensablé, buse disparue
La plage entre 1880 et 1980. Redressement de 1889, vivier ensablé, buse disparue, courant nord-sud, pluvial réalisé par forçage dans les années 1970-1980.
03 — Comprendre l'érosion

Une histoire d'eau

La fixation des dunes a coupé les sorties naturelles. Les eaux de pluie et de nappe n'ont plus qu'une issue : traverser la dune. On les voit ruisseler sur la plage, surtout l'hiver, quand les nappes sont au plus haut.

Le cycle de l'eau : la nappe phréatique avance masquée sous la dune
La rencontre des eaux. Évaporation, pluies, lagunes, lac : la nappe phréatique « avance masquée » et ruisselle sur la plage.

D'où vient cette eau ? Dès 1817, Boulanger l'observait au Grand Vivier : c'est la nappe phréatique, qui s'écoule doucement depuis le lac de Sanguinet. La loi de Darcy (1856) décrit ce débit à travers le sable — d'où l'intérêt de canaliser ces trop-pleins par tous les moyens (busages, refoulements).

Coupe : la nappe phréatique depuis le lac de Sanguinet
La nappe phréatique. Elle s'écoule du lac de Sanguinet jusqu'au Grand Vivier, sous la dune.
Coupe illustrant la loi de Darcy
Loi de Darcy. La nappe traverse la dune pour retrouver l'océan ; haute l'hiver, basse l'été.
Nappe phréatique + courant nord-sud + pluviométrie excessive + tempête + forte houle = forte érosion de la dune.

Ce n'est pas l'océan qui monte, c'est la nappe d'eau douce devenue trop importante l'hiver qui, faute d'évacuation dirigée, mine le pied de dune et le détruit. L'été, la dune n'est pas érodée : la nappe est au plus bas. En mars 2014, l'érosion a été la plus forte au droit de chaque point dur (blockhaus, enrochements) : la nappe les contourne et déstabilise le sable.

Perspective : la nappe sort sur les côtés et déstabilise la dune
Au droit des points durs. La nappe sort sur les côtés des blockhaus et enrochements et déstabilise la dune.
Vue en plan : sorties de nappe et effondrement linéaire
Effondrement linéaire. Là où la nappe passe sous l'obstacle, le sable devient mou et inconsistant.
Coupe : dune littorale, station et nappe phréatique plus haute en hiver
Le mécanisme, en coupe. Nappe plus haute l'hiver : effondrement du pied de dune. Ce n'est pas la mer qui monte.
04 — Les constats chiffrés

La pluie l'hiver, la facture l'été

Relevés pluviométriques, hauteurs de nappe, volumes de sable et dépenses de réensablement : tenus année après année, ils dessinent une corrélation nette entre les hivers pluvieux et le coût des travaux de l'été suivant.

Tableau manuscrit : pluviométrie, volumes déplacés et dépenses
Pluviométrie & dépenses (2000-2021). Volumes de sable déplacés et coûts de réensablement, jusqu'à 108 000 m³ et 412 000 € après l'hiver 2020.
Grosse pluviométrie l'hiver grosses dépenses l'été suivant.
Courbes : pluviométrie hivernale et dépenses
Deux courbes parallèles. Pluviométrie hivernale (6 mois) et coûts / m³ déplacés évoluent de concert.

Le suivi sur cinquante ans montre le basculement du profil de la plage : en 1970, la marée haute n'atteignait jamais le pied de dune et la nappe sortait à 50 m dans l'océan. En 2021, la mer érode directement le pied de dune.

Profil de la plage en 1970
Profil 1970. Pente douce ; la nappe débouche à 50 m, dans l'océan.
Profil de la plage en 2021
Profil 2021. L'océan érode le pied de dune ; le sable part dans la plaine du Vivier.

Un exemple éclairant : à Hossegor, le lac arrête la nappe — la plage est magnifique et les baïnes disparaissent. Dès qu'on remonte vers le nord, les baïnes reprennent. D'où l'idée qu'arrêter les nappes dans les zones de baignade pourrait sauver des vies.

Observation IGN : Capbreton - Hossegor
Observation IGN — Capbreton / Hossegor. L'entrée du port bloque le courant nord-sud ; le lac fait barrage à la nappe ; les baïnes disparaissent, la plage redevient droite et large.